Emmy Awards & leçons d’écriture
Les Emmy Awards ont eu lieu il y a un peu plus de deux semaines. Les avez-vous regardés ? Pour ma part, j’en ai profité pour binge-watcher les quelques séries que je ne connaissais pas encore. Par curiosité, mais aussi par souci d’apprentissage.
Deux ont particulièrement retenu mon attention : DTF St. Louis, créée par Steven Conrad, et Widow’s Bay, créée par Katie Dippold.
Deux genres radicalement différents. Deux œuvres d’art — oui, je ne mâche pas mes mots.
Alors, je me suis demandé : qu’est-ce qui les rend si brillantes ? Et que pouvons-nous transposer de ce savoir-faire américain à nos propres écrits ?
Voici ce que j’en retiens.
Un suspense à couper le souffle
Les deux séries sont traversées par des questions dramatiques à tous les niveaux : saison, épisodes, relations.
Dans DTF St. Louis : qui a tué Floyd ? Floyd et Clark vont-ils outrepasser leur bromance et finir ensemble ?
Dans Widow’s Bay : que va-t-il arriver aux habitants de cette île hantée ?
Le suspense n’est jamais cantonné à l’intrigue principale : il irrigue tout le récit.
Des pivots inattendus
« C’est normal, Estelle, qu’un épisode se termine sur un cliffhanger », me direz-vous.
Certes. Mais ici, ils ne se contentent pas de suspendre l’action : ils rebattent les cartes.
Mention spéciale au pivot de mi-saison de Widow’s Bay. Parfaitement orchestré, il court-circuite l’histoire et bouleverse ce que nous pensions avoir compris.
Des sujets exploités à fond
DTF St. Louis explore avec brio l’ennui et le désespoir. Le ronron de la vie de banlieue affecte chaque personnage différemment, jusqu’à conduire certains vers une issue fatale.
La série ne se contente pas d’annoncer son sujet : ses personnages l’incarnent.
Des personnages d’une humanité rare
Floyd est l’un des personnages les plus humains qu’il m’ait été donné de voir à l’écran.
Au détour d’une scène, on le voit s’en vouloir parce qu’il s’est trompé de poubelle en jetant un détritus.
Un détail minuscule ? En apparence. Mais c’est précisément ce genre de détail qui donne vie à un personnage.
Une ambiance immédiatement palpable
L’image froide, chirurgicale de DTF St. Louis participe au sentiment d’isolement qui traverse la série.
À l’inverse, l’île de Widow’s Bay invite en apparence au calme et à la sérénité, tout en distillant peur et malaise.
Dans les deux cas, le décor n’est pas une toile de fond : il devient un personnage.
Et enfin : le mélange des genres
Widow’s Bay naît de la fusion entre horreur et comédie. Et le résultat est sensationnel.
L’humour fin et inattendu de Katie Dippold se marie à l’angoisse grandissante et au passé trouble de l’île sans jamais les affaiblir.
Une invitation, peut-être, à oser davantage l’hybridation des genres.
Alors, à vous d’interroger vos projets de série :
Ma série est-elle suffisamment imprégnée de suspense ?
Mes pivots sont-ils assez forts et surprenants ?
Et si j’insérais un pivot what the fuck à mi-saison ?
Mes personnages sont-ils vraiment caractérisés et profondément humains ?
Puis-je aller plus loin dans l’exploitation de mes sujets ?
Et si je mélangeais les genres ?
Et vous, avez-vous vu ces deux séries ? Quelles séries vous ont particulièrement impressionnés dernièrement ?
Un été de courts-métrages.
Cet été, j’ai entrepris de regarder le plus de courts métrages possible, car on s’intéresse peu aux courts métrages que l’on considère comme le parent pauvre du cinéma. Après une cinquantaine de courts visionnés, et bien qu’ils restent uniques, je leur ai trouvé des points communs, que voici et que je vous invite pour certains, à user dans vos œuvres :
Le sujet doit être fort et percutant, souvent lié à une question sociétale contemporaine.
L’ADN du genre dans lequel s’inscrit le film doit être immédiatement perceptible, tant sur le papier que sur l’écran.
L’histoire gagne en puissance lorsqu’elle s’ancre dans un territoire marqué.
Les péripéties doivent surprendre, déstabiliser et rester inattendues. Court métrage ne veut pas dire que l’on s’ennuie, qu’il ne se passe peu ou rien d’inattendu.
Le personnage principal doit susciter une empathie immédiate, même s’il penche du côté des méchants.
La symbolique est fréquemment surévaluée : elle ne constitue jamais, à elle seule, la force d’un film. Elle peut venir en surcroît, comme une touche finale, mais c’est la qualité de la trame qui demeure essentielle.
Quant aux films que j’ai le plus aimés, les voici : The Phonecall, An Irish Goodbye, Whiplash ou encore Les Silencieux de Basile Vuillemin.
Le personnage le plus présent de votre histoire est peut-être le plus absent.
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Savez-vous ce qu’on appelle l’arlésienne ? Non, même si le nom semble l’évoquer, ce n’est pas une danse.
En narration, l’arlésienne désigne un personnage dont on parle sans cesse, qui occupe l’imaginaire des autres protagonistes, mais qui n’apparaît jamais réellement à l’écran. Sa force dramatique réside précisément dans son absence : plus on l’évoque, plus sa présence devient obsédante, mystérieuse, parfois même structurante pour l’histoire.
Au théâtre : Godot dans En attendant Godot de Samuel Beckett ou Le Tartuffe de Molière.
En littérature et en cinéma : Kurtz dans Au cœur des ténèbres de Conrad (et son adaptation Apocalypse Now), personnage central que l’on ne découvre qu’à la toute fin, après une longue attente construite par le récit.
Dans les séries : Marlis dans Columbo, épouse invisible constamment mentionnée mais jamais vue, qui devient presque un personnage à part entière.
La technique de l’arlésienne se révèle particulièrement efficace pour installer un suspense durable dès l’ouverture du film. Pensez-y lors de vos prochaines écritures.
Vous connaissez votre personnage ? Prouvez-le. Faites-le parler.
D’ordinaire, lorsque j’accompagne les auteurs en développement, je leur propose une fiche de personnage pour les aider à peaufiner la caractérisation. C’est un outil pratique… mais parfois un peu mécanique, presque froid.
Et il arrive que cela ne suffise pas à donner véritablement chair à un personnage.
Alors, j’ai expérimenté une autre approche : faire parler les personnages eux-mêmes. Comme dans un roman écrit à la première personne, ils racontent leur vie, partagent leur quotidien, leurs objectifs et livrent ce qu’ils pensent des autres.
L’exercice demande plus d’investissement, c’est vrai. Mais il s’avère précieux : il ouvre des pistes inattendues, révèle des zones d’ombre et met en lumière des aspects de l’histoire auxquels ni l’auteur ni moi n’avions pensé.
👉 La morale ? Ne restez pas figés dans une méthode. Quand un outil atteint ses limites, osez en changer. Et testez celui-ci !
Le mot qui peut faire basculer votre projet en commission.
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Sans sujets lisibles et sans point de vue fort, unique et contemporain, un projet peine à convaincre en commission.
Le sujet = la raison d’être de votre film !
Avant de vous focaliser sur le contenu dramatique de votre série ou de votre film, trouvez d’abord un sujet qui vous inspire, vous agace, vous amuse et dont vous souhaitez parler. Et, plus ce sujet trouvera un écho contemporain, plus vous maximiserez vos chances de faire bonne impression.
Tout ce qui importe, in fine, c’est d’attirer les foules au cinéma, les spectateurs devant leurs écrans. Car oui, les organes sont sensibles aux arguments marketing ! Pour ce faire, il convient de parler au public de ce qu’il connaît, expérimente et qui lui parle !
Un seul à retenir avant d’entamer l’écriture d’un projet : sujet, sujet, sujet.
La vie est pleine de contrastes et votre projet ?
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En musique, le contrepoint désigne l’art de superposer deux mélodies différentes qui, ensemble, créent une harmonie.
En narration, le même procédé s’applique : mettre en contraste deux éléments opposés produit souvent plus d’impact qu’un traitement frontal.
👉 Exemple célèbre : une scène de violence filmée sur une musique douce. Ce décalage ne fait pas « décrocher » le spectateur, au contraire : il renforce l’émotion en suscitant un trouble.
On pourrait citer Orange mécanique (Kubrick) ou encore Reservoir Dogs (Tarantino).
Mais le contrepoint ne se limite pas à l’image et à la musique.
Il peut naître :
d’un dialogue léger dans une situation tragique,
d’un décor bucolique pour une action violente,
ou encore d’un personnage candide plongé dans un univers brutal.
Pourquoi ça marche ?
Parce que le contrepoint étonne, dérange, déstabilise… et imprime la mémoire du spectateur.
✍️ Conseil aux scénaristes : lorsque vous écrivez une scène forte, demandez-vous si elle ne gagnerait pas en intensité avec un contrepoint, plutôt qu’avec un traitement « attendu ».